V
ous le savez déjà, la guerre fait rage. Enfin peut-être pas
la guerre, mais une guerre. Les disques durs, honnêtes et peu onéreux supports de stockage dont les doux grésillements bercent nos existences depuis trois décennies, sont sur le déclin. Et comme toujours, c'est la descendance qui vient réclamer sa part du gâteau en poussant doucement papy dans la pente qui conduit à la maison de retraite.
Le nom de Brutus ? Mémoires flash. Derrière ce nom de super-héros bas de gamme se cache un support de stockage révolutionnaire, entré dans nos vies par la petite porte ou plutôt par la petite clef, USB en l'occurrence. Silencieuses, plus rapides et souffrant peu de la fragmentation, les mémoires flash ont tout pour plaire.
Petit interlude technique qui, je l'espère, vous convaincra définitivement de la supériorité de ces nouvelles venues. Les disques durs stockent l'information à l'aide de têtes qui bougent au bout de bras. Déjà, on nage en plein freak show. Ces têtes vont écrire sur des disques, ou plutôt des plateaux, je n'ai jamais vraiment compris. Ah oui, je ne vous ai pas dit : ces plateaux tournent. Très vite. Tellement vite qu'on se demande par quel miracle ils ne sont pas éjectés de l'ordinateur, poursuivant leur course mortelle à travers les airs pour aller s'enficher dans la chair de l'utilisateur. Et bien c'est parce qu'ils sont maintenus en place par des cylindres. En tout cas, le BIOS de mon PC affirme que mon disque contient des cylindres, j'en déduis qu'ils doivent servir à ça.
Rien de tel avec les mémoires flash : elles n'ont pas de têtes ni de bras mais seulement des doigts, de tous petits doigts qui enfoncent les électrons dans des trous, tout petits également.
Alors pourquoi tout ne va-t-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Et bien parce que, comme toujours, c'est plus compliqué que ça en a l'air.
C'est pourquoi, au lieu de se réjouir des incroyables progrès de la technique, certains individus désœuvrés mais dotés d'une connaissance du hardware qui dépasse de loin la mienne (c'est dire !) ont commencé à râler : sur tous les forums, on voit naître d'interminables trolls dans lesquels les partisans de l'Ancien Régime de Stockage hurlent à qui veut l'entendre que oui, la mémoire flash c'est de la saloperie, le hard drive, il n'y a que ça de vrai.
Bon. Mais quels sont leurs arguments, vous demandez-vous ? C'est simple (enfin pas tant que ça, mais on en est plus là) : le nombre de cycles d'écriture d'une mémoire flash est limité. En effet, lorsque le doigt a enfoncé trop souvent l'électron dans le même trou (vous vous souvenez, hein ? C'était quelques paragraphes plus haut), les bords de ce dernier sont usés par le frottement. L'électron, qui est rond (les électrons sont ronds, on a tous retenu ça des cours de physique au lycée), va donc rouler hors du trou. Et à chaque trou foutu, c'est un bit de perdu. La capacité mémoire du support est donc condamnée à décliner, et aucun plan Alzheimer n'y pourra rien.
"Mais alors ils ont raison, c'est de la merde les mémoires flash !" beuglent déjà ceux de mes lecteurs les plus prompts à retourner leur veste. Ben non. Parce que les disques durs aussi, à l'instar des hommes, des civilisations et des mémoires flash, sont mortels. Et plusieurs études ont d'ailleurs démontré que l'espérance de vie d'une mémoire flash n'a pas grand chose à envier à celle d'un disque dur.
Alors pourquoi râlent-ils ? De toutes les hypothèses que j'ai lues, celle qui me paraît la plus plausible relève de la psychologie toute simple : le bête syndrome du
"c'était mieux avant". "If the Internet had existed when hard drives were introduced, we would have suffered the same lame complaints", comme l'a écrit un forumeur sur un site quelconque.
Pas faux. Après tout, pour qui a grandi à côté d'un disque dur ronronnant doucement, il n'est pas évident de remplacer ce sympathique camarade par un bloc de plastique froid, silencieux et tellement impersonnel. Vous échangeriez un chat contre un robot vous ? Moi non. Sauf bien sûr si c'est un super robot qui passe l'aspirateur dans les endroits difficiles d'accès.
Mon hypothèse, bien qu'elle repose également sur les mécanismes de la psyché humaine, est d'une toute autre nature.
Les disques dur et les mémoires flash sont tous deux mortels, certes, mais leur finitude n'est pas du même ordre. Là où un disque dur rendra l'âme le jour maudit où l'une de ses parties mobiles se figera définitivement dans un petit scritch, le déclin de la mémoire flash est programmé : il ne repose pas sur la défaillance imprévisible et toujours ajournable d'un élément mécanique mais est intrinsèque à son fonctionnement. En clair : un disque dur chanceux, même utilisé intensivement, peut durer des décennies – ce n'est pas le cas d'une mémoire flash, dont l'heure du dernier souffle peut être prédite par calcul.
Là où le disque dur, semblable en cela à l'homme qui sur lui enregistre son travail, prie chaque jour pour qu'aucun de ses organes internes ne l'abandonne, espérant toucher du doigt (enfin, de la tête, voir plus haut) l'immortalité -
"peut-être serai-je le premier disque dur de l'histoire à ne jamais mourir" -, la mémoire flash s'use à chaque fois que l'on s'en sert. Le résumé de sa tragique condition est écrit noir sur blanc dans un petit manuel d'utilisation rédigé en anglais par un Chinois :
"maximum write cycles". Aucune échappatoire.
Or les informaticiens sont de grands angoissés, sinon pourquoi passeraient-ils leurs vies à éviter le contact avec leurs semblables pour farmer dans
World of Warcraft ? Et qu'il y a-t-il de plus tragique pour un angoissé que de se voir retirer l'espoir vain mais merveilleux de l'immortalité ?
Tacite a ces mots sur la fin de Pétrone:
"sa mort, quoique forcée, semblât être fortuite". Ainsi en est-il de la mort de nos disques durs. Refusons de nous soumettre au diktat de l'Horloge et continuons à rêver d'éternité, que nous soyons IDE, SATA ou même humains.
Tous ensemble, disons non aux mémoires flash.
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